ecritures

Écritures

Il y a toujours eu en moi un besoin d’histoires à raconter, par la fiction, puis le documentaire et l’écriture romanesque. Jeune homme, je me fantasmais attaché à une table à dessin pour tracer fébrilement des cases, des bulles, des visages, des êtres et des espaces-temps de papier. Finalement me suis rendu compte que j’aime surtout agencer des cases, jouer avec les images, créer du sens avec elles, opérer des liaisons. J’ai une vision claire et précise de ce que je souhaite obtenir, mais je ne m’enferme pas dans des schémas préconçus : même lorsque j’écris, je fais du montage, je colle des bouts de textes, élague, car mon écriture est réécriture.

Je ne peux expliquer ici les rapports entre l’écriture de mes fictions de papier et de cinéma, entre mes essais et mes documentaires, entre la fiction et le réel. Et pour cause, je commence à peine à les comprendre. Je sais simplement que les oscillations de l’un à l’autre me nourrissent par le dialogue d’une écriture à l’autre. Ainsi, parce qu’il embrasse le réel, le film documentaire doit s’efforcer de tisser des liens, de mettre en évidence la structure supposée qui régit le monde et ses relations de causes à effets, au risque de créer une fiction. J’aime transporter par moments le documentaire vers une forme d’espace mental ou rêvé, car il y a des choses qu’on ne peut que figurer par les détours d’images métaphoriques ou des bribes de fiction, telle cette femme en robe rouge hantant le film Janoir, Une vie à peindre (52 min., 2013), marchant pour celui qui ne pouvait plus marcher.

Être réalisateur, c’est être chef d’orchestre et alchimiste afin de trouver un équilibre délicat entre voix off et interviews, entre musique et silence, entre transparence et affirmation des procédés, entre subjectivité et objectivité. Ces choix innombrables sont ceux, déplacés dans les mots, de l’écrivain qui cherche sa focalisation, sa syntaxe. Depuis dix ans désormais, un roman se fraie son chemin, prend forme dans la forêt de mots que je plante, taille, coupe. Depuis 2009, des essais prennent forme au gré de mes recherches, mes articles, tandis que de nouveaux scénarios de fiction ou de documentaires germent dans mon esprit.

Essais

Essai sur Blade Runner (en cours d’écriture)

Dessin au pastel d'après le film "Blade Runner"

Lorsque je dessine au pastel gras la voiture volante ci-dessus, j’ai 14 ans. Nous sommes en l’an 2000, et je fantasme sur les photos du film Blade Runner (Ridley Scott, 1982) que je n’ai pas encore vu. Dans l’attente, terrible, je reproduis maladroitement le spinner de Deckard frôlant les buildings de la mégalopole. Le film de Ridley Scott fut mon épiphanie esthétique dès que j’en découvris les images sublimes et cauchemardesques dans un hors-série de L’Express magazine, consacré en 2000 au cinéma de science-fiction. Un passage du critique Jean-Pierre Dufreigne retint mon attention :

Blade Runner reste la meilleure adaptation (et trahison) d’une œuvre du génie de la speculative fiction, Philip K. Dick, et tout dickien même intégriste avouera que le film dépasse la nouvelle [sic] qui l’a inspiré. La scène, nocturne, ocre, devant un piano, où Deckard comprend que la femme qu’il aime est un être artificiel, est d’une stupéfiante beauté : celle du désespoir qu’il va devoir affronter.

(Jean-Pierre Dufreigne, critique de Blade Runner, in L’Express le magazine, spécial Cannes, semaine du 11 au 17 mai 2000.)

Je n’avais pas encore quatorze ans, ni vu le film mais, inspiré par ces mots, je voulais connaître cette bouleversante beauté, puis lire l’œuvre originale, Les Androïdes rêvent-ils de moutons électriques? de Philip K. Dick (1968). Ma vie esthétique n’a certes pas commencé à la vision de Blade Runner, mais ce film en fut en revanche son plus puissant accélérateur : lorsqu’il passa à la télévision après tant d’attente, en 2000, la beauté cauchemardesque de ce film m’atteignit au fond du cœur jusque dans ma campagne ardéchoise. Malgré le brouillard de notre mauvaise réception, c’était une révélation esthétique intacte dont l’attente fut aussi intense que sa vision.

Je me souviens qu’une image de Blade Runner s’était déjà imprimée dans la mémoire de l’enfant de onze ou douze ans que j’étais, juste une petite photographie représentant Harrison Ford, reproduite sur le mauvais papier d’un magazine TV, et ce titre tranchant que j’étais incapable de décrypter. Je ne sais pourquoi j’ai immédiatement été attiré par ce nom et cette image, peut-être parce que je reconnaissais Harrison Ford, l’interprète de quelques-uns de mes films favoris, les Star Wars et Indiana Jones, ou simplement parce que de tous les films annoncés dans Télé Loisirs, c’était celui dont le résumé me faisait le plus fantasmer. Pensez, un détective qui doit retrouver des êtres artificiels meurtriers, illégaux sur Terre ! Mais Blade Runner possède des profondeurs plus vastes que le nombre de ses rebondissements, assez peu nombreux. En effet, par la reprise du schéma du roman fondateur de Mary Shelley, Frankenstein ou le Prométhée moderne (1818), et l’imagerie de sa mégalopole aux langues et cultures mêlées qui invoquent la tour de Babel et la dispersion de ses constructeurs, Blade Runner réactualise la science-fiction en puisant aux origines même du genre, et par-delà au récit mythique de l’apparition de la vie, de l’homme, et au mystère de sa génération. Le film invoque, par l’adaptation d’une œuvre de Philip K. Dick, les survivances qui traversent cette dernière.

Depuis le premier soir où j’ai vu à travers la neige hertzienne la replicant Rachel détacher ses cheveux, j’ai éprouvé le désir profond d’écrire sur ce film. J’étais un adolescent fasciné par le mystère du pouvoir d’attraction des images de ce film, que mes études de cinéma ont permis de nommer : photogénie, cette mystérieuse attraction qu’exerce certains sujets et objets sur une caméra, qu’a si bien décrit Jean Epstein. L’univers flamboyant de Blade Runner, si photogénique, est cauchemardesque. L’objet de cet essai que j’écris tente de comprendre la nature paradoxale de cette photogénie que j’ai ressenti si puissamment à la vision du film de Ridley Scott, même sur l’écran constellé de neige. Cet essai reviendra sur la création du film et analysera le travail d’adaptation du roman Les Androïdes rêvent-ils de moutons électriques? dont le film Blade Runner est une transposition à la fois autonome et complémentaire.

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